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Jean-Marie Bartoli

VUES DE L’INTERIEUR

Eté 2004


Pour sa première exposition dans l’espace d’art contemporain Orenga de Gaffory, Jean-Marie Bartoli exposera une quinzaine de créations de moyens et grands formats. Ces créations s’inscrivent dans trois nouvelles séries nommées « Paysages » « Tabula » et « Histoire du chiffre IX ».

Pour ces créations, Jean-Marie Bartoli ne s’inspire pas des vues d’une surprenante beauté qui compose son environnement quotidien mais d’un monde intérieur qu’il cite comme sa principale source d’inspiration.

 

« Haut territoire » enfanté dans la série des « Paysages » représente un de ces paysages imaginaires. La facture rappelle l’art des maîtres de l’estampe japonaise. Sur des fonds dominés par un bleu lumineux, parsemés ça et là de couleurs rougeoyantes,  l’encre de Chine sillonne la toile, se développe, se repli se contorsionne, multipliant les effets de contrastes, de profondeurs et d’altitude. Parfois, elle se métamorphose, se mue en velours, enveloppant la matière pour fusionner avec elle.

 

Les images intérieures de Jean-Marie Bartoli sont nourries de mysticisme, d’orientalisme, de latinité. Il vit son insularité comme un chemin intérieur qui loin de le tourner vers lui-même, lui ouvre de multiples horizons. Il l’oriente vers l’étude des civilisations, de l’histoire de l’art et du sacré, de la manière dont les civilisations se sont succédées en Corse, de la manière dont on a construit sur les dépouilles des civilisations défuntes pour détourner les regards et le sens premier de chaque héritage.

 

 

La matière et le sacré dans le processus de création

Jean-Marie Bartoli est né à Lyon, le 9 Août 1962. Il se consacre entièrement à la peinture après des études d’art à l’école Met de Penninghen à Paris. Il vit et travaille à Bastia depuis 1987.

A ses débuts, Jean-Marie Bartoli découvre la puissance de la matière avec Jean Dubuffet : la matière en tant que révélateur de la lumière et la lumière comme l’expression du sacré.

Depuis, il tente de dépasser la démarche esthétique pour laisser s’exprimer la matière Il cite volontiers Ricciotto Canudo, essayiste italien du début du 20è siècle « le secret de l’art réside dans l’oubli du moi ».

 

« Le psychodrame humain du moi, au contact de la matière, finit par s'aplanir, se dissoudre. Je suis persuadé que le rôle de l'artiste parmi tous les chemins qui s'offrent à lui n'est pas de se fourvoyer dans la recherche et l'affirmation d'un style bien particulier, mais au contraire de s'effacer progressivement, s'oublier, (bien que cette théorie ne soit pas très facile à croire  pour
le spectateur. Les artistes sont souvent perçus comme très égocentriques). »

Jean Marie Bartoli s'intéresse à l’expression du sacré, dans la pratique de l'art et cite la production au Moyen Age comme l’une de ses principales références esthétiques. A partir de la renaissance, le maniérisme introduit une cassure selon lui. Les peintres n’expriment plus le sacré mais la dextérité. On peint le rite, le culte mais la pureté disparaît.

 

Le processus de création est ressenti par Jean-Marie Bartoli comme une alchimie. Les fonds sont toujours travaillés dans la douleur. En les déformant, les recouvrant, les torturant, la matière, la lumière et les expressions apparaissent, le surprennent. La création plastique est alors une conquête progressive, de l’espace pictural avec ses doutes, ses prises de recul, ses hésitations. Une recherche méticuleuse de ce qui peut se cacher derrière la matière, derrière la chair. Une quête du sacré dans l’univers matérialiste.

 

Les « machines » de la série déjà ancienne « systèmes de réintégration » révèlent de manière anecdotique les caprices de la matière.

« La matière est mise en forme par un système d'impression. Une fois l'impression faite, l'œil se met au travail pour décrypter les signes cachés dans ce chaos apparent. Avec l'expérience, l'oeil et la main finissent par travailler de concert. Un travail qui relève plus de l'automatisme, dans lequel la conscience est réellement aspirée, par la mise au point des ombres et lumières, à vrai dire elle en ressortira régénérée. Dans la dernière étape l’artiste interpelle son vécu pour mettre en évidence l'interprétation des signes et symboles. »

Ces « Machines » offrent au regard la représentation précise, minutieuse de constructions mécanique futuriste : un enchevêtrement dense et inextricable de lignes, de formes et de volumes. L’arrière plan imite les supports de travail ancien. L’espace est traversé de lignes parallèles et perpendiculaires. Des textes, des légendes, des éléments d’assemblages imaginaires dont la symbolique renvoie étrangement à la composition moléculaire de la matière, sont posés de manière anarchique autour de la construction. Cette représentation aurait pu être l’étude d’un architecte illuminé. L’arrière plan révèle des fonds  d’un bleu aérien produisant une sensation aquatique, presque céleste.

 

Pour révéler la matière, Jean-Marie Bartoli revisite sans relâche la technique de différents médiums traditionnels : l’aquarelle, la gouache, l’acrylique, l’huile et l’encre. L’affinité du peintre avec l’aquarelle et la lumière qu’elle révèle, transcendée par le noir de l’encre de Chine ne se dément pas tout au long de sa recherche. Cependant, quelque soit le temps qu’il y consacre, la technique et sa maîtrise ne sont que des moyens pour adapter une forme à son objet.

 

 



 

 

Les œuvres de la série « Tabula » présentent des visions de cartes imaginaires. Le terme Tabula qui signifie planche en latin désignait également les anciennes cartes géographiques en Corse.

Les couleurs chaudes et douces des fonds pourraient être inspirées par le maître vénitien de la Renaissance, Vittore Carpaccio. Pour la construction de l’espace, Jean-Marie Bartoli s’est inspiré de la toponymie de son Village d’origine, Monticello.

Là encore, l’encre de Chine se superpose à la matière. Elle ondule avec la sensualité d’une vague, d’un relief montagneux, d’un lit de rivière, de coteaux et de plaines à peine esquissés. Par son trait précis et mesuré elle semble raconter une histoire. L’écriture donne plus de sens à son propos. Des noms de lieux en langue et en lettres latines hiérarchisent différents espaces dans l’espace de la toile. Le postulat de base est que tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. L’individu et l’univers ne font qu’un. Dans cette carte imaginaire, Jean-Marie Bartoli illustre dans un langage métaphorique à travers des lieux dits l’expression sacré de l’individu : les mines, les fosses, les champs de production, la fontaine supérieure, le champs supérieur. Et les lieux comme leurs évocations spirituelles s’anoblissent et s’élèvent avec le regard qui balaye la toile de bas en haut.

Pour Bartoli, l’âme universelle ne peut être atteinte que par une démarche individuelle.

 

 

 

La démarche artistique de Jean-Marie Bartoli

Parmi ses modèles d'inspiration Jean-Marie Bartoli cite Vittore Carpaccio, et des artistes plus récents tels que Twombly, Basquiat, Tapies. Il revendique son attachement à l’art oriental d’une manière plus générale et ses affinités avec l’art indien plus particulièrement.

Il ne s’inscrit cependant dans aucune démarche collective et ne s’identifie à aucune évolution artistique. S’il pense qu’en peinture on a tout dit, ou tout fait, il réfute la grande idée du 20è siècle selon laquelle l’art est mort. « Le mythe de l’art est peut-être mort, pas l’art. »

Il  ne s’inscrit ni dans une démarche nihiliste, ni dans un processus révolutionnaire. Il  mène simplement une démarche individuelle sans prétention. « Seul l’individu peut reconnaître l’art en tant qu’objet et le faire reconnaître en tant que tel ». Dans la philosophie orientale, l’art s’inscrit dans une  continuité irréversible, dans une tradition incontestable et incontestée.

C’est une forme d’espoir qui ne demande qu’à être réveillé dans l’individu : l’expression du sacré.

Jean- Marie Bartoli intègre des éléments textuels à ses compositions ; des textes mystiques hindous,  pour la plupart des odes au divin, déclamés aujourd’hui encore en sanscrit par des millions de pèlerins à travers l'Inde.

« Ces textes sont porteurs d'espoir. Ils ne sont ni dogmatiques ni sectaires, et ne font référence à aucune religion particulière. Ils ne font que décrire un archétype, celui de l'homme confronté à un univers qu’ils essaient  de comprendre. En cela ils se rapprochent de ma conception de l'art. »

 


 

 

Expositions personnelles et collectives :

1992 : première exposition collective à Bastia

1995 : Exposition Collective à Nonza,

1996 : Exposition personnelle dans le cadre de l’événement artistique « le parcours du regard » à Oletta

2003 : Exposition individuelle à la galerie «Etoffes » à Bastia.

 

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« Quand peindre serait croire à nouveau…

 

 

Alors intranquille, enclin à un silence lourd de suspicion pour le monde environnant, il aurait pu dresser un inventaire du doute ou ébaucher un traité du refus. Au fil des saisons ainsi survolées, la tentation de l’éclipse guettait, prêt qu’il était à refuser le livre que tout être a en lui. Peut-être un grand livre…

 

Quelques années ont passé. Et quand bien même, dans le monde présent, l’essentiel serait sans cesse menacé par l’insignifiant, il peint. Il peint encore, il peint toujours. Confusément conscient de côtoyer une vérité qui depuis toujours le hante. Sans représenter, sans démontrer, sans chercher à convaincre, il affronte désormais une réalité qu’il ignore avec des instruments qui ne sont pas fondés sur la raison. Aussi, parce qu’il ne se dérobe pas aux sollicitations de l’étrange – du merveilleux ? – voire de l’initiatique, il prête une suprême attention à la respiration de la matière. Appels entendus. Liens consolidés dans le secret. Car créer n’est pas alors un acte de pouvoir. C’est un acte de consentement et de reconnaissance. Non point acte de pénétration ou de fécondation de la matière mais passion d’être pénétré, fécondé  par elle. Humble guetteur, il se laisse volontiers épeler par ce “quelque chose” qu’il n’a pas cherché et qui surgit sur son chemin. « A la recherche de ces pays où la lumière comme une neige s’élève vers les choses d’en haut. Dans l’attente des paysages » aurait dit Marcelin Pleynet.

 

Quelques années ont donc passé. Et c’est avec une technique et une matérialité délibérément  “classique” – plus ordinaire, que du dernier cri technologique – qu’il peint. Nulles ruses de fabrication dans ses digressions picturales, qu’elles soient fables topiques ou énigmes de prototypes. Pour reprendre l’expression d’un peintre chinois, c’est au moyen du seul pinceau qu’il recrée le corps immense du vide.  Sur papier ou sur toile, sans ostentation, il dépose ainsi les premières couleurs – celles du lever du jour. Souples, légères, elles se déploient dans l’espace. Denses parfois d’une superposition. Jus d’acrylique, aquarelle ou gouache, c’est l’allure fluide, fuyante, imprévisible du lavis qui l’attire et qu’il privilégie. Pour la raison même que tout peut alors lui échapper. Les coulures et les deltas tranquilles de la couleur, à la luminosité impalpable, viennent ensuite, subrepticement, s’enrôler dans une sorte de rituel. Quand le rêveur méthodique qu’il est aussi, s’attache à distiller la brume sombre de l’encre de Chine. Son sel noir. En autant de nocturnes festons, sentiers, ondes ou nervures. Vibrants essaims qui se pressent et quémandent autour de son pinceau, précis jusqu’au précieux même. Exhibition du minuscule dans un espace hypothétique. Et, d’œuvre en œuvre, ce sont toutes ces brisées d’ombre qui, en maintes trouées spatiales, laissent sourdre la lumière. Clarté diaphane. Voilée, comme éteinte parfois. Mystérieuse assurément. Artère d’une méditation.


 

Oui, quelques années ont passé. Et cette manière de peindre s’apparente à une quête de patience – trace dans la trace indéfiniment relevée. Au jour le jour. Dans la lenteur de l’assentiment, se tisse en contrepoint la syntaxe d’un monde dont on aurait oublié l’usage. Que ce soient en ces Hauts territoires, en ces Tabulas ou encore en ces probables Histoires du chiffre IX. Toujours avons-nous affaire à une “mathématique” où la sensibilité intervient sans cesse. Que dire de l’intuition ? Résultat de longs et subtils “calculs” de rapports, d’intervalles, d’agrégats. Et dans cette articulation labyrinthique, dans cette infinie combinatoire, s’embuent les apparences. L’insaisissable alors s’insinue. Car rien ne saute aux yeux. Rien n’est raconté. Rien n’est confié. La démarche est discrète et audacieuse dans son désir de ne jamais dire plus que le trait ne le pourrait et en même temps d’aller au bout de ce dire. Qui est auscultation d’une rémanence. Pour ne pas rester sans nouvelles d’un souffle symbolique. Métaphysique. D’un sens suspendu dans des régions d’outre-temps. A l’envers des désastres. C’est pourquoi, en une expansion inspirée, toutes les traînées d’encre dans ses ciels de couleurs, instruisent des plans sur la comète, des cartographies poétiques, des paysages surnaturels. Des presque peintures chinoises, avec leurs racines de nuages. Et le ténu immense de l’univers. Elles s’offrent ainsi comme des matières à relevés. Comme des textures habitées, effleurées parfois en lisière de chiffres romains ou de signes cabalistiques. Rapatriant d’autres fois des noms de lieux-dits du village d’origine, Monticellu. Mots de passe sur l’écorce du monde, convoquant  fontaines, jardins en terrasse, pierres muettes, châteaux en ruines, montagnes en miniature et autres forêts bruissantes. Là, toute une topographie fictive autant qu’affective. Pour lire les lignes de la vraie vie. Tout un territoire pour contourner les abîmes et « raviver le verso solaire des rêves » aurait ajouté Césaire. Quand l’art serait de la poésie qui se voit et le lieu, aussi exigu soit-il, d’une affirmation.

 

Il a désormais quarante deux ans. Oui, les années ont passé. Et, en cette résidence sur la terre, Jean-Marie Bartoli peint encore, Jean-Marie Bartoli peint toujours. Conscient, à présent, de secrètement répondre « à chaque effondrement des preuves par une salve d’avenir ». Et de croire en l’homme cheminant vers l’humain. »

 

Maddalena Rodriguez-Antoniotti, avril 2004.

 

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